J’ai tué le temps
En regardant les photos jaunies
Du passé des autres
En contemplant les aiguilles de l’horloge
Crever l’espace
En comptant les cheveux blancs
Du miroir
En rêvant la nostalgie et le regret
Inutiles, dérisoires
En cherchant à assassiner les secondes
Vainement
En assistant impuissante au spectacle
De leur multitude croissante
De leur fourmillement vertigineux
En voyant le crépuscule devenir nuit
La nuit devenir aube
L’aube devenir jour
Le jour devenir sombre
J’ai tué le temps
Puis, c’est lui qui m’a tuée
Jayne Doe

L'ombre.
RépondreSupprimerIl lui disait : – Vos chants sont tristes. Qu'avez-vous ?
Ange inquiet, quels pleurs mouillent vos yeux si doux ?
Pourquoi, pauvre âme tendre, inclinée et fidèle,
Comme un jonc que le vent a ployé d'un coup d'aile,
Pencher votre beau front assombri par instants ?
Il faut vous réjouir, car voici le printemps,
Avril, saison dorée, où, parmi les zéphires,
Les parfums, les chansons, les baisers, les sourires,
Et les charmants propos qu'on dit à demi-voix,
L'amour revient aux cœurs comme la feuille aux bois ! –
Elle lui répondit de sa voix grave et douce :
– Ami, vous êtes fort. Sûr du Dieu qui vous pousse,
L'œil fixé sur un but, vous marchez droit et fier,
Sans la peur de demain, sans le souci d'hier,
Et rien ne peut troubler, pour votre âme ravie,
La belle vision qui vous cache la vie.
Mais moi je pleure ! – Morne, attachée à vos pas,
Atteinte à tous ces coups que vous ne sentez pas,
Cœur fait, moins l'espérance, à l'image du vôtre,
Je souffre dans ce monde et vous chantez dans l'autre.
Tout m'attriste, avenir que je vois à faux jour,
Aigreur de la raison qui querelle l'amour,
Et l'âcre jalousie alors qu'une autre femme
Veut tirer de vos yeux un regard de votre âme,
Et le sort qui nous frappe et qui n'est jamais las.
Plus le soleil reluit, plus je suis ombre, hélas !
Vous allez, moi je suis ; vous marchez, moi je tremble,
Et tandis que, formant mille projets ensemble,
Vous semblez ignorer, passant robuste et doux,
Tous les angles que fait le monde autour de nous,
Je me traîne après vous, pauvre femme blessée.
D'un corps resté debout l'ombre est parfois brisée. –
Le 5 mars 1839.
Victor Hugo.